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lundi 1 mars 2010

atterissage - 2: Alan Turing


Pour Alan Turing , (1912-1954) mathématicien britannique né à Londres et inventeur de la programmation moderne, il existe une très grande ressemblance entre le vertige poétique et le vertige mathématique , chacun de ces deux états s’exprimant symboliquement dans un langage codé afin d’accéder à une dimension autre. Un cas de figure incontournable de l’histoire de l’informatique, Alan Turing restaurera cent ans plus tard la pensée d’Ada Byron Lovelace qu’il créditera pour être la première programmatrice, tout genre confondu, celle dont la vision aura influencé incontestable ce que devait devenir l’informatique. Tout comme pour Ada Lovelace, Alan Turing montre, tout au long de sa vie, que le langage codé porte en lui l’équation d’un problème vital, une expression de soi. Dans, Alan Turing, l’homme qui inventa l’informatique, David Leavitt écrit,

«(…) son insistance pour remettre en question le fait que seuls les hommes seraient capables de penser avait attiré sur lui de fortes critiques dans les années quarante car sa demande de fair play envers les machines cachait une critique subtile des normes sociales qui niaient à une autre population – les homosexuels et les femmes – le droit à une existence légale et légitime […] ce qui est plus remarquable, c’est que certains de ses travaux mathématiques les plus obscurs portent la marque de cette conviction »

Dans les avancées informatiques du début du 20ième siècle, le travail de Turing suit le mouvement de concrétisation du langage mathématique en le libérant de ses interprétations métaphysiques. Un exercice de manipulations abstraites qui détermine les conditions concrètes de l'utilisation des symboles dans des opérations logiques, ce que l'on appelle les algorithmes, des séquences de signes assemblés dans des chaînes de caractères qui interagissent les unes sur les autres. L'objectif de ce travail est d'obtenir des phrasés mathématiques en utilisant un langage minimal, organisé de façon à répondre à des fonctions récursives.

La recherche qui immerge le mathématicien du début du XXe siècle dans un univers d'abstractions logiques, tente de démontrer l'autonomie des mathématiques en cherchant la formule universelle. Dans cette foulée, Alan Turing propose dans un article intitulé On Computable Numbers with an application to the Enstscheindungsproblem, publié en 1936, un agencement logique qui, contrairement aux formules développées jusque-là, permet de transmettre sur un ruban des ordres exécutables par une possible machine numérique. Nommée Machine à Turing, cette proche parente de la Machine Analytique de Babbage rassemble dans un concept toujours abstrait tous les éléments pour produire le premier ordinateur. Comme Lovelace, Turing utilise deux systèmes d'encodage. Le premier encodage inscrit sur un ruban contient l'information à traiter. Le deuxième encodage, inscrit sur un deuxième ruban, contient le programme de la machine qui traitera l'information en donnant des réponses spécifiques. Turing introduit avec cette machine deux nouveaux concepts celui de software, le programme, et celui de hardware, la quincaillerie. En 1945, un premier projet de machine verra le jour sur papier. Nommé ACE (Automatic Computing Engin) la machine aura la capacité de «s’attaquer à des problèmes dans leur ensemble. Plutôt que de continuellement nécessiter une intervention humaine pour sortir les données et les remettre au moment approprié, la machine s’occupera de tout cela»

Cette machine pourrait-elle être objet pensant? Quoi que semblant valider cette idée avec beaucoup de réticence, Turing, dans un article intitulé: Computing Machinery and Intelligence, publié en 1950, propose une idée étonnante sous-entendue dans le travail de Lovelace. Plutôt que de parler d’une machine qui imiterait l’activité humaine, il propose d’imiter les processus d’apprentissage et suggère que la machine ne soit pas programmée sur le modèle d’une intelligence adulte mais sur celui d’un enfant (comme ce fut le cas pour le monstre de Frankenstein). Considérant l'importance des apprentissages dans le devenir d’un individu, il recommande de façonner l'intelligence artificielle à partir d'une programmation vierge de toute règle de conduite ou de comportement. Il évalue l'état initial de l’intelligence à la naissance en intégrant mathématiquement les facteurs élémentaires innés auxquels s’ajouteront dans le temps les acquis liés à l'éducation et toute autre expérience à laquelle la machine sera soumise. Toutefois, Turing suggère qu'on y intègre dès sa construction, un système de base formé de propositions et de définitions bien établis tels «des hypothèses, des théorèmes dont la preuve est mathématique, des affirmations provenant d'une autorité, des expressions ayant la forme logique d'une proposition mais sans valeur de croyance» . Cette programmation naturelle et autonome utilisant un langage qui prendra du vocabulaire avec le temps, suivra la logique d’une implémentation continue en traitant l’information reçue tout au long de la vie de la machine ce qui, à prime abord, semble difficile car comme il l’explique dans Mind, un article de 1950, les règles sont plutôt invariables.

«How can the rules of a machine change? They should describe completely how the machine will react whatever its history migh be, whatever changes it might undergo. The rules are thus quite time-invariant…»

L’histoire d’Alan Turing nous plonge dans les aléas absurdes des conventions et des règles qui gèrent la société. On aborderait bien sincèrement la grandeur de l’homme, cet étrange surdoué, mathématicien original et héros qui avait brisé le code secret Enigma utilisé pour crypter les messages des allemands pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Tenu doublement au secret pour ce travail de décryptage et pour son homosexualité toujours avoué, Turing fut rapidement éloigné des cercles de la recherche scientifique voire ignoré. Nous devons sa réhabilitation à Andrew Hodges, qui dans une biographique de six cents pages publié en 1983, rétablit les faits et redonne à Turing la paternité de plusieurs concepts ayant révolutionnés le fonctionnement des machines intelligentes par l’intégration d’un langage propre, dont plusieurs avaient été accaparé par John von Neumann pour le développement de l’ÉNIAC.

Poursuivi en 1952 pour grossière indécence, c’est ainsi que l’on qualifiait l’homosexualité à l’époque, Turing dut choisir entre la prison ou le traitement hormonal. Souhaitant abréger ses souffrances psychologiques, il opta pour la castration chimique laquelle s’avéra évidemment tragique. Dans une lettre envoyée à son ami Norman Routledge et signée, Alan dans la détresse, il écrit ce syllogisme, Turing believes that machines think; Turing lies with men; Therefore machines do not think . Cette phrase renvoie à la confrontation Turing - Wittgenstein sur le paradoxe du menteur (et donc de la vérité), thème central de Turing dans sa recherche sur l’Enstscheindungsproblem que Wittgenstein réduira à un simple jeu de mots : «Si un homme dit : « Je mens », on dit qu’il ne ment donc pas, ce qui entraine qu’il mente et ainsi de suite. Et alors ? On peut continuer comme ça jusqu’à en avoir la tête qui tourne.» La phrase que Turing écrit à Routledge freine soudainement cet étourdissement en identifiant « l’homme qui ment». Suivant la logique de Wittgenstein, l’homme ne ment pas car il dit la vérité, l’homme couche avec les hommes, le mot «lies» ayant le double sens de mentir et s’étendre.

En 1954, Turing se suicide. N’utilisant ni la strangulation ou le tir violent de la balle dans la tête, la mort de Turing est une mise en scène reprenant la séquence du film Blanche Neige et les sept nains où la jeune fille au cheveux d’ébène croque dans une pomme rouge offerte par une vielle femme. Interprétant à la fois la Reine et Blanche Neige, Turing croquera dans la pomme qu’il aura lui-même trempée dans une potion de cyanure (Un geste référencé à nul autre que Blanche Neige et les sept nains de Walt Disney dont il connaissait par cœur les mots chantés par la Reine. In David Leavitt, Alan Turing, l’homme qui inventa l’informatique, p132.).

On pourrait penser qu'en signe de reconnaissance à son travail et à ses inventions, cette pomme croquée aux couleurs arc-en-ciel se retrouva sur les millions d’ordinateurs de la planète Apple à partir des année 1977. Ce supposé hommage crypté ne semble pourtant pas être endossé par l'entreprise de Steeve Jobs.

Marie-Christiane Mathieu, 2009

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