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lundi 8 mars 2010

atterrissage-4 : Être à sa place - #1




Ce texte a été publié en 2008 pour la xxxboite , un livre objet soulignant les dix ans du Studio xx.

Je l'avoue, je souffre de macranthropose sévère, conséquence d'un étalement phénoménal, mais nécessaire, de mon corps dans tous les recoins planétaires. Toutes ces mutations que je subis, suivent le courant de l'innovation, du renouvellement, de la rejunévation. L'aître que je suis prend l'allure de Cucoanes, ce personnage de la nouvelle «Le Macranthrope» de Mircea Eliade, qui devient l'image de l'univers en embrassant dans son gigantisme la voix du monde et l'apparence du cosmos. Son destin inévitable est de se mêler aux éléments pour finalement se dissoudre dans ces zones démesurées de la nature.

Né de la nécessité de me retrouver dans tous les travers du milieu, ce syndrome m'attache à mon image, me demande de l'élargir, de la peaufiner, de l'afficher, de la publiciser, de la mettre à jour quotidiennement pour continuer d'exister, pour toujours être à ma place ou du moins, pour la prendre, car comme l'écrivait Nicolas Bourriaud, «ce qui ne peut se commercialiser a pour destin de disparaître ». Conséquemment, je suis la spectatrice et la consommatrice de ma propre existence. Je participe entièrement à l'économie de l'égo et je me sens mieux.

Mon corps morcelé et distribué est classifié par contenus, par événements, par titre; par années, par sujet, par poids, par age, par profession; par statut familial, couche sociale, revenu salarial, comme mère, comme voisine, comme propriétaire de maison, de chien, de chat, de bateau, de résidence secondaire, comme cliente, comme patiente, comme citoyenne, comme descendante, femme, homme, enfant. J'existe à travers les archives, en long et en large, vous me voyez tranche par tranche, partie par partie.

Je tape mon nom et j'apparais ici et là en majuscule, en minuscule; un mot, une phrase, un rien. Je me jauge. Je me fais une idée de ma personne. Je n'existe que par vous qui recomposez avec les bribes que vous y trouvez l'idée de qui je suis. Ainsi, j'existe par ce moteur de recherche,cette base de données, par cette archive numérique. Je suis partout et malgré tout, je suis nul part... Drôle de paradoxe qui faisait écrire à Arlette Farge dans son ouvrage Le goût de l'archive «L'archive impose très vite une étonnante contradiction; en même temps qu'elle envahit et immerge, elle renvoie, par sa démesure, à la solitude»

Marie-Christiane Mathieu, 2007.

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